25 mars 2006
Rapprochés
Lorsque ce type débarque dans la galerie, l'air assuré,
flanqué d'une dondon en pantalon de cuir taille haute et au sourire aimable, je
sais qu'il va se passer quelque chose. D'assez désagréable.
Son portable consiste en un petit boîtier collé à son oreille. Parfois il parle
dedans tout en me fixant. Puis se plante devant moi.
-B. est-il là ?
-Ah non, monsieur, je suis désolé, mais il est sorti. Je peux peut-être appeler
quelqu'un d'autre à sa place ?
-Vous n'avez pas compris, mon petit, c'est B. que je veux, personne d'autre !
Bon, en attendant, montez-moi donc cela (il désigne une caisse de
champagne)
Le grand type noir au bouc qui répare les conduits de chauffage réapparaît
derrière la grille d'aération : "Je vois rien d'anormal..." Il
croise mon regard. "Ca va mademoiselle ?"
Je suis allée porter la caisse de champagne au frigo. J'ai lavé des verres,
j'ai porté une quinzaine de chaises, j'ai placé la nappe (et posé une bouteille
à l'endroit de la tache de vin, je suis montée sur l'escabeau pour vérifier
qu'effectivement le chauffage marchait, je suis descendue à la cave pour voir
s'il n'y avait pas d'autres chaises, j'ai allumé les lumières, j'ai pris des
manteaux de fourrure dans mes bras pour les mettre sur un portemanteau, j'ai
continué à répondre au téléphone entre deux aller-retours.
-"Oui, oui, merci, ça va..."
-"J'avais bien vu, mademoiselle, que ça n'allait pas trop.. Faut dire que
quand même.."
-"Oui."
(in Mémoires d'une stagiaire, tome 5, chapitre Le congrès des experts)
19 février 2006
Manger seul au restaurant
Il paraît que ce sont des choses que les gens font.
A Paris, et dans n'importe quelle autre grande ville, dans les quartiers
d'entreprise (Châtelet, Opéra...), entre midi et quinze heures, ça n'arrête
pas. Par troupeaux serrés pressés, à deux ou seuls, les business(wo)men, les
secrétaires, les galeristes, les chefs d'entreprise, les commissaires-priseurs,
ces gens-là vont déjeuner.
Mais manger seul, tout de même. Déjà il faut se promener seul dans les rues à
la recherche d'un restaurant (qu'un employé de votre boîte vous a conseillé si
vous venez d'arriver).
Et puis entrer, demander une table, subir l'affront de la question : "Vous
déjeunez seul ?", s'asseoir.
On regarde la chaise en face de soi, sur laquelle on a posé son manteau.
Derrière moi, un homme mange lui aussi seul, avec pour compagnie un bouquin qui
a l'air très long, très chiant (et sans images).
Le couple à côté de moi discute boulot, restaurants de luxe et courtage.
Le midi, on prend un menu B à 7,50 dans un restaurant japonais, on mange vite
en aspergeant ses brochettes de sauce soja. On laisse un pourboire en plus du
ticket restaurant, on se sent un peu démuni. On ne voit même pas pourquoi on
devrait être triste.
Le serveur, qui voit ma tête depuis la cuisine, met ses yeux à ma hauteur. Je
croise son regard. Il me tend un sourire comme une jolie corde à linge en
travers d'un jardin, les yeux plissés.
10 février 2006
Mémoires d'une stagiaire (énième partie)
Balade dans le Marais avec un artiste (excentrique) de la
galerie (ou l'art de ne pas se faire remarquer). la
Maison Européenne la Photo
Nous passons devant
10 octobre 2005
Vernissage parisien
Il y a la galeriste, qui veut tout faire, qui
court partout, qui bisouille tout le monde, tirée à quatre épingles, qui rit
beaucoup.
Il y a le couple cyrillus, avec les mômes qui
vont avec. Elle a beau avoir un serre-tête et une jupe marron droite, elle
s'extasie (en silence) devant les collages de poils pubiens sous verre.
Il y a le couple jeune et parfait. Branchés mode,
elle jupe courte et chaussures dernier cri ("Mais
ma chérie, ces chaussures sont par-faites ! Elles te vont siiii bien !"),
lui veston vintage à carreaux et casquette titi parisien. Ils se montrent (ça
marche bien)
Il y a le couple d'historiens de l'art connus
et pas mondains. Ils arrivent avant tout le monde, sont très discrets,
s'ébrouent dans l'entrée et repartent comme ils étaient arrivés.
Il y a le couple moderne. Lui lunettes carrées
et complets, elle tailleur chic. Il a un portable et elle recule la tête pour
mieux voir les oeuvres.
Il y a le couple riche mais qui ne le montre
pas. Ils sont fringués comme des as de piques (jeans et bretelles pour madame,
polo délavé pour monsieur). Et ils achètent quelque chose. Tout de suite.
Il y a les artistes. Ils connaissent tout le
monde ("Ah bon, Dupont est passé ?
Oh zut, je l'ai pas vu depuis la Biennale de Venise, j'aurais bien aimé le
revoir !")
Il y a les étudiantes en art, qui viennent
voir, mangent un bout de foie gras sur du pain, prennent le temps de regarder.
Il y a le couple de vieux bourgeois,
maquillage impeccable pour madame, canne à pommeau pour monsieur, qui s'avance
précautionneusement et qui s'arrête dubitatif devant un tableau composé de
sperme et de crayon de couleurs (entre autres)
Et il y a la stagiaire qui fait la gueule. Et
